Adieu à la Meuse

Publié le par Syl

Adieu, Meuse endormeuse et douce à mon enfance,

Qui demeures aux prés, où tu coules tout bas

Meuse, adieu : j'ai déjà commencé ma partance

En des pays nouveaux où tu ne coules pas

 

Voici que je m'en vais en des pays nouveaux

Je ferai la bataille et passerai les fleuves

Je m'en vais m'essayer à de novueaux travaux

Je m'en vais commencer là-bas les tâches neuves.

 

Et pendant ce temps-là, Meuse ingnorante et douce

Tu couleras toujours, passante accoutumée,

Dans la vallée heureuse où l'herbe vive pousse

 

O Meuse inépuisable et que j'avais aimée.

 

Tu couleras toujours dans l'heureuse vallée

Où tu coulais hier, tu couleras demain

Tu ne sauras jamais la bergère en allée

Qui s'amusait, enfant, à creuser de sa main

Des canaux dans la terre, à jamais écroulés.

 

La bergère s'en va, délaissant les moutons

Et la fileuse va, délaissant les fuseaux.

Voici que je m'en vais loin de tes bonnes eaux

Voici que je m'en vais bien loin de nos maisons.

 

Meuse qui ne sais rien de la souffrance humaine,

O Meuse inaltérable et douce à toute enfance

O toi qui ne sais pas l'émoi de la partance,

Toi qui passes toujours et qui ne pars jamais,

O toi qui ne sais rien de nos mensonges faux,

 

O Meuse inaltérable, ô Meuse que j'aimais,

 

Quand reviendrai-je ici filer encor la laine ?

Quand verrai-je tes flots qui passent par chez nous ?

Quand nous reverrons nous ?

 

Meuse que j'aime encore, ô ma Meuse que j'aime...

 

Charles Péguy

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Publié dans Poèmes

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