Ce n'est pas une vie,
De toujours vivre empoté
Dit le mauve pétunia
Ce n'est pas une vie,
De toujours vivre sous verre
Dit la botte d'œillets
Ce n'est pas une vie,
De toujours vivre sous cloche
Dit la rose du Petit Prince
Comme ils sont heureux
Les asphodèles et les volubilis
Avec leur nom à coucher dehors !
Robert Fabbri
Le soleil froid donnait un ton rose au grésil,
Et le ciel de novembre avait des airs d'avril,
Nous voulions profiter de la belle gelée.
Toi chaudement vêtue, moi bien emmitoufflé
Sous le manteau, sous la voilette et sous les gants,
Nous franchissions, parmi les couples élégants,
La porte de la blanche et joyeuse avenue,
Quand soudain jusqu'à nous une enfant presque nue
Et livide, tenant des fleurettes en mains,
Accourut, se frayant à la hâte un chemin
Entre les beaux habits et les riches toilettes,
Nous offrir un bouquet de violettes.
Elle avait deviné que nous étions heureux
Sans doute, et s'était dit : “Ils seront généreux”.
Elle nous proposa ses fleurs d'une voix douce,
En souriant avec ce sourire qui tousse,
Et c'était monstrueux cette enfant de sept ans,
Qui mourait de l'hiver en offrant le printemps.
Ses pauvres petits doigts étaient plein d'engelures.
Moi je sentais le fin parfum de tes fourrures,
Je voyais ton coup rose et blanc sous la fanchon,
Et je touchais ta main chaude dans ton manchon,
Nous fîmes notre offrande, amie, et nous passâmes ;
Mais la gaîté s'était envolée, et nos âmes
Gardèrent jusqu'au soir un souvenir amer.
Mignonne, nous ferons l'aumône cet hiver.
François Coppée
La Cigale, ayant chanté tout l'été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue.
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu'à la saison nouvelle.
Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l'Oût, foi d'animal,
Intérêt et principal.
La Fourmi n'est pas prêteuse
C'est là son moindre défaut.
« Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
- Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
- Vous chantiez ? j'en' suis fort aise.
Eh bien! dansez maintenant. »
Jean de la Fontaine
Qui a volé la clef des champs ?
La pie voleuse ou le geai bleu ?
Qui a perdu la clef des champs ?
La marmotte ou le hoche queue ?
Qui a trouvé la clef des champs ?
Le lièvre brun ? Le renard roux ?
Qui a gardé la clef des champs ?
Le chat, la belette ou le loup ?
Qui a rangé la clef des champs ?
La couleuvre ou le hérisson ?
Qui a touché la clef des champs ?
La musaraigne ou le pinson ?
Qui a perdu la clef des champs ?
Le porc-épic ? Le renard roux ?
Qui a volé la clef des champs ?
Ce n'est pas moi, ce n'est pas vous.
Elle est à personne et partout
La clef des champs, la clef de tout.
Claude Roy
Sous le manteau des toits s'étalaient les greniers
Larges, profonds, avec de géantes lignées
De solives en croix, de poutres, de sommiers,
D'où pendaient à ses fils un peuple d'araignées.
Les récoltes en tas s'y trouvaient alignées :
Les froments par quintaux, les seigles par paniers,
Les orges, de clarté poussiéreuse baignées,
L'avoine et 1e colza par monceaux réguliers.
Un silence profond et lourd, tel une mare,
S'étendait sur les grains que coupait de sa barre
Et de ses lames d'or le soleil de Juillet.
Au reste les souris toutes se tenaient coites,
Les museaux enfoncés dans leurs niches étroites,
Tandis que sur un van le grand chat blanc veillait
Emile Verhaeren


